Drame en 14 épisodes

Nicolas Wapler - 2012

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XII - La défense de Créon

(?)

Créon, resté seul, est violemment critiqué par le professeur et le coryphée. Il se défend avec énergie. Ses arguments, si déplaisants soient-ils, sont ceux du réalisme. Il en va, selon lui, de la survie et du bonheur de la Cité dont il a la responsabilité.

(Cette scène est une discussion extrêmement violente. C’est le ton des répliques, - tour à tour hypocrites, hostiles, ironiques, hargneuses, haineuses,- qui lui donne son rythme. Tempête épuisante après la fausse sérénité des premières lignes.)

Créon : (après un temps de silence, se parlant à lui-même, ton serein)
Tout est calme maintenant !
Le calme, c’est très simple,
Il suffisait de se débarrasser de cette fille.
(pause, puis faussement convaincu) Et c’est bien ! Elle doit maintenant être enfermée dans son trou. (pause)

Le coryphée : (sortant de l’ombre) Tu n’as vraiment pas peur qu’on te le reproche ?

Créon : (surpris, agacé) Non ! Le roi, c’est moi ! Fini les Labdacides. Des hypocrites ! Entièrement occupés par la délicatesse de leurs grands sentiments ! Mais ils étaient le désordre, l'anarchie, la guerre. Le rempart de la cité, le seul vrai défenseur de l’Etat, c’est moi, le grossier, le brutal, le détesté !

Le professeur : Dis plutôt l’ambitieux sans scrupules qui ne songe qu’à son intérêt.

Créon : (agacé et méprisant) Visiblement mon ami, il y a des choses de la vie réelle que tu ignores, ou que tu fais semblant d’ignorer. Quelle importance peuvent bien avoir les sentiments qui m’inspirent ! Ça t’intéresse vraiment de savoir pourquoi le berger a chassé du pays les loups et les ours... si c’était pour défendre le troupeau ou pour se débarrasser de concurrents ? Moi pas ! L’important c’est le résultat. Quel qu’il soit, l’homme qui est aux commandes se doit de lutter contre les ennemis de l’Etat. Ne pas hésiter à sacrifier les grands principes, c’est la règle du jeu. Tous les moyens sont bons.

Le professeur : Même le crime ?

Créon : Oh le vilain mot ! L’essentiel c’est que, maintenant, ça y est ! Désormais, à Thèbes, les gens vont pouvoir vaquer à leurs affaires, élever leurs enfants en toute sécurité. C’est ça qui compte. Plus personne ne menace la tranquillité publique, et ça, grâce à moi ! Œdipe le boiteux est mort ! - Les deux garçons sont morts ! - Antigone, morte aussi, ou presque ! - La petite Ismène ? - Incapable qu’elle est de prononcer plus de deux mots d’affilée, - ce n’est pas elle qui prendra la tête d’une insurrection ! Tout ça, c’est du bien ficelé. Les séditieux n’ont plus personne sous la main pour me remplacer et foutre la pagaille. (ton doucereux comme s’il parlait à un simple d’esprit) Vous comprenez !

Le professeur : Tu te rends compte ! Tous ces gens ! Ca fait beaucoup de monde !

Créon : Tu m'accuses ! Mais comprends ! Les deux frères ! Ils ont exposé l'État au plus grave des dangers en conduisant sous nos murs les armées de nos sept plus redoutables ennemis. Oui ! SEPT ! Il fallait réagir ! C’est ce que j’ai fait.

Le professeur : Leur intention à tous deux était bonne, rétablir les libertés publiques !

Créon : Avec l'aide de l'ennemi ! Juge donc, donneur de leçons, mais juge juste, avec en tête l'intérêt de l'État, la survie de la cité ! Les traîtres, quand ils ne travaillent pas pour de l’argent, ont parfois les meilleures intentions du monde. La liberté ? Bravo ! Il n'en demeure pas moins qu’ils auraient mis le feu à la ville ! Sans le faire exprès, bien sûr !

Le professeur : Tu les as fait assassiner!

Créon : (méprisant et acide) Tais-toi petit prof ! Tu imagines ! Tu brodes ! Tu ne sais rien ! Et puis tu n'as pas à essayer de deviner les secrets de l'État. C’est pas ton rayon. C’est le mien ! La réalité c’est qu’ils appartenaient à deux camps ennemis. Qu’on les ait retrouvés tous les deux avec l’épée de l’autre dans le ventre, c’est tout simplement logique.

Le professeur : (scandalisé) Logique ! D’où la mise en scène pour faire croire qu'ils s'étaient entretués ! Tu es vraiment un expert en manipulations. Déjà ton histoire de parricide et d’inceste, au mépris de toute vraisemblance. Et maintenant, cette fable transparente !

Créon : Fables ! Fables ! Tu prétends que c’est moi qui ai inventé l’histoire d’Œdipe meurtrier de son père et époux de sa propre mère ? Mais qu’est-ce que tu en sais ? De toute façon, rien ne changera le fait que c’est à cette histoire que les gens croient. C’est de l’Histoire avec un grand H. C’est elle que les gens se raconteront éternellement. Quant à tes délirantes hypothèses... personne n’y croira jamais. Le manipulateur qui veut changer l’Histoire, c’est toi.

Le professeur : (rire d’exaspération) Ah, ça ! Elle est bien bonne celle-là ! Et Antigone ! Tu vas inventer quoi pour avoir le beau rôle ? Qu’est-ce que tu vas dire sur elle ? Qu’elle était folle ?

Créon : (s’esclaffant et comme pour rappeler son exclamation de tout à l’heure) Ha !!! Tiens donc ! ... Parce que... Tout à l’heure ? J’ai mal entendu ! N’as-tu pas dit toi-même ...

Le professeur : (repentant) C’est vrai ! Comment ai-je pu ? (se reprenant) ... Mais vas-y ! Réponds ! Que vas-tu dire sur elle ? Qu’elle était butée, une militante obtuse, une dangereuse comploteuse ou encore qu’elle était dépressive et qu’elle avait des instincts suicidaires ?

Créon : (intrigué) Comment dis-tu ? Des instincts... suicidaires ? La bonne idée ! (courte pause) Anti-gone : Anti et gone... contre et descendance... Mais c’est lumineux ! Celle qui déteste les gosses ! Ça ne veut pas dire ça ! Mais… on dira que ça veut dire ça ! Celle qui ne veut pas avoir de gosses, qui a peur de la vie, qui est révoltée contre la vie, qui a une attirance maladive pour le monde des morts... Génial ! Et c’est elle tout craché ! Merci ! Il faut que je mette ça par écrit... Un mémo au Conseil des Vieillards... Et c’est ça qu’on va répéter pendant des siècles. Et tu verras ! Ha ha ha ! Personne ne voudra jamais appeler sa fille « Antigone » ! Ha ha ha...Par peur de la poisse ! Parce qu’en plus ! Antigone ! C’est la poisse ! Comme toute sa famille ! Persécutée par Apollon qu’elle était ! Ha ha ! « ANTIGONE-LA-POISSE! »... Efficace, hein ! Bravo vieux ! L’antidote, le contrepoison, l’argument choc contre toutes les Antigone présentes et à venir, et ça, pour la plus noble des causes - l’intérêt de l’Etat... et de tous les gens sérieux !

Le professeur : (à la cantonade) Il est vraiment complètement dingue. (en colère, à Créon) Et la tuer, c'est l'intérêt de l'État ?

Créon : (polémique) Il existe des factions à Thèbes. Apparemment une d’elles était sur le point de l’utiliser. D’après mes renseignements c’était imminent - une affaire de quelques jours ! Un risque que je ne pouvais pas courir. (sur un ton larmoyant) Mais j’en ai assez à la fin de vos reproches et de votre mépris. J’aimais Antigone comme ma propre fille. Ça vous étonne, mais c’est comme ça. C’était ma préférée. Vous ne pouvez pas imaginer ma souffrance...

Le professeur : … quand tu as dû la condamner ! Et c’est aussi pour ça que tu l’as traitée de garce, de vipère, de salope, d’horreur...

Créon : (ému et rancunier) Ça ? C’est autre chose ! Faut pas oublier qu’elle m’a trahi ! Elle a fait de mon fils une marionnette à ses ordres. Elle l’a monté contre moi ! Tout ça pour faire main basse sur l’héritage de son père ! Mais dans le fond, oui, je l’aimais, et c’est vrai, comme ma fille !

Le professeur : Tu te moques du monde quand tu dis que tu l’aimais ! Tu avais peur d’elle et tu la détestais !

Créon : (cynique, exaspéré) Non ! Je l’aimais. Et je l’aime encore, malgré tout le mal qu’elle m’a fait. Mais c'est ça le pouvoir. Trancher dans le vif quand le bien commun l’exige ! Sans états d’âme.

Le professeur : (de plus en plus fâché) Et trancher dans le vif ça consiste à tuer une jeune fille ! Une innocente ! Pour, soi-disant, sauver la société ! Mais tu t’entends ? Ce que tu voulais c’est éliminer la dernière des Labdacides pour t'assurer la royauté ! C’est d’une clarté aveuglante !

Créon : Eliminer ! Comme tu y vas ! Regarde ! Ismène ! Elle est toujours là !

Le professeur : Sympa, ça ! (il se tourne vers le coryphée comme pour lui demander de l’aide) Coryphée ! Vous entendez ce qu’il dit !

Le coryphée : (qui suivait de près la querelle) J’entends ! Oui ! (à Créon) En tout cas, Antigone, on va te le reprocher. D’ailleurs ça jase sérieusement dans la ville ! Et puis cette absurde interdiction d’enterrer un mort. Ça a choqué beaucoup de gens.

Créon : (comme intrigué) Choqué ? Vraiment ? Combien de gens ? Tu as des données précises... des chiffres ?

Le coryphée : Non. Mais j’écoute. Plusieurs personnes...

Créon : « Plusieurs personnes », ça ne fait pas : « Tout le monde ». J’ai des partisans...

Le professeur : Il est bouché !

Créon : (faisant mine de réfléchir) ... mais il est vrai que j’ai aussi des adversaires, une opposition ! (hésitant) Après tout, tu as peut-être raison - enfin, un peu raison. Certains esprits naïfs, pourraient être choqués dans leurs croyances... Et les croyances, comme dit l’autre, c’est sacré ! Faut les respecter ! Je pourrais... après tout … si elle n’est pas encore morte... je pourrais... je ne sais pas... demain par exemple... l’envoyer chercher ? Une bonne nuit à pleurer dans le noir aura peut-être suffi à la ramener à la raison ? Quant au mort... voyons voir ! ... Je pourrais… pourquoi pas… aller sur place avec un ou deux prêtres et des carafes de vin, sans oublier le joli discours où j’expliquerais qu’il a eu la mort qu’il méritait et que si je l’enterre, c’est pour honorer les dieux, pas lui. Tout ça pour qu’on dise que c’est moi qui l’ai enterré et pas cette gourde !

Le coryphée : Parce que tu penses... la libérer... et tu penses enterrer Polynice ? Vraiment ? Tu ferais ça ?

Créon : Je ne sais pas... Je réfléchis tout haut ! Après tout... Leur mouvement ... je l’ai décapité ! Oh, je sais bien. Il y a des gens qui diront : « Ce Créon, quel cynisme ! » Mais l’important n’est pas ce qu’ils disent, c’est ce qu’ils pensent et qu’ils n’osent pas se dire, même à eux-mêmes,- qu’ils se fichent complètement d’Antigone et qu’ils sont pour moi ! Parce que moi, je suis le garant de leur tranquillité ! L’ordre, la tranquillité, les affaires, l’argent, la sécurité... d’abord ! Les larmes... c’est après... pour la galerie ! Mes chers amis, la vérité c’est que tout le monde est pour moi... tout le monde (au professeur) y compris vous... oui, vous ! (pause)

Le professeur : (consterné, au coryphée) Vous le comprenez ?

Le coryphée : Difficile, mais il faut avouer qu’il y a beaucoup de vrai dans ce qu’il dit, même si ça n’est pas plaisant. Vous le savez aussi bien que moi !

Le professeur : Je ne peux pas croire que c’est vraiment comme ça que va le monde. Je ne veux pas le croire.

 

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Hémon & Antigone © Nicolas Wapler 2012