Drame en 14 épisodes

Nicolas Wapler - 2012

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I - Prologue

(?)

Le coryphée et le professeur résument pour le public le mythe d’un des rois de Thèbes, Œdipe ; cet homme qui, sans savoir qu’il s’agissait de ses parents, a tué son père et épousé sa mère, et qui, après le suicide de cette dernière, s’est crevé les yeux pour ensuite, disparaître.

(Le professeur arrive, mal à l’aise d’entrer dans un lieu inconnu et mystérieux. le coryphée qui était déjà sur scène mais qu’on n’apercevait à peine, sort de l’ombre pour l’accueillir)

Le coryphée : Professeur ! Merci d’être là. Nous commençons dans un instant.

Le professeur : (troublé) Merci ? Mais… c’est plutôt à moi, coryphée, de vous remercier ! Parce que… Je… C’est un très grand… honneur que vous me…

(le coryphée, d’une main un peu autoritaire montre le public au professeur)

Oui ! … Bien sûr, vous avez raison … (d’une voix hésitante, au public) Je me présente. Je suis professeur. Professeur de lettres dans un lycée des environs…
(il s’avance, sa voix s’affermira peu à peu pour se faire docte, solennelle, pénétrée de l’importance de ce qu’il dit)

Nous allons assister ce soir, à la représentation d’un épisode de l’antique mythe des Labdacides, celui qui concerne Antigone.
Ce qui va nous être montré est important parce que les très graves évènements que les personnages vont vivre devant nous, nous concernent.
Nous devrons donc écouter avec beaucoup d’attention - Antigone - qui se débat dans la nasse où on l’a enfermée, et qui nous crie, de toutes ses forces, l’intolérable de l’injustice qui lui est faite. Mais il nous faudra aussi écouter Créon dont les arguments, depuis 25 siècles, n’ont jamais cessé de troubler à peu près tout le monde.

Les Labdacides !
C’est une très noble famille des temps légendaires de la Grèce archaïque. Elle a régné pendant plusieurs générations sur la ville de Thèbes en Béotie, pas très loin d’Athènes, sa grande rivale.
Malheureuse famille car « le pire 1 », c’est à dire les catastrophes les pires que l’on puisse imaginer, sont tombées sur pratiquement chacun de ses membres.
Tout le monde connaît les malheurs d’Œdipe : Cet homme qui, ignorant qu’il s’agissait de ses parents, a tué son père et épousé sa mère, et qui, des années plus tard, lorsque il s’en est rendu compte, s’est crevé les yeux avec l’aiguille qui fermait le nœud du lacet que sa femme,- et mère,- avait utilisé pour se pendre. Ce n’est pas tout : essayez maintenant d’imaginer comment ce « pire » a été vécu par ses enfants, par Antigone en particulier : D’abord la douleur d’avoir perdu ses parents puis, le regard d’autrui, les chuchotements, le poids insupportable de se penser soi-même le fruit contre-nature d’une monstruosité contre-nature. (songeur) Antigone ! Une toute jeune fille ! Elle était faite pour le bonheur. Son nom même le lui promettait ! (ton professoral mais teinté d’émotion) Le préfixe d’opposition : « Anti », - et : « Gone », qui veut dire en grec : « descendance » ; la descendance que le sort, enfin, épargnerait. Elle était, dit Sophocle, « la dernière racine » de sa famille, son espoir, celle sur laquelle « brillait la lumière », le surgeon qui devait échapper au destin tragique de sa race... La voilà pourtant condamnée à se demander sans cesse si ce « pire » qu’elle a vécu et qu’elle continue de vivre tous les jours, ne lui mitonne pas dans quelque mystérieuse casserole un pire encore pire, ce qui, évidemment, sera le cas. (pause) Une jeune fille. Forte ! Déterminée ! Energique ! Courageuse ! …

Le coryphée : … Fragile !

Le professeur : (presque contrarié comme quelqu’un dont on dément les propos) Comment ça, « fragile » ?

Le coryphée : Mais oui ! fragile !

Le professeur : (ton de qui répond poliment à un contradicteur)
Mais…On la présente toujours comme le modèle de la révoltée, de l’héroïne au caractère de bronze, de la femme inflexible ! Sophocle met même dans la bouche de Créon, son persécuteur, cette remarque qu’elle est comparable à un homme, qu’elle est « l’homme » de toute l’affaire. Plus loin, un chœur dit qu’elle est : « La fille intraitable d’un père intraitable », plus loin encore, que ce sont toujours : « Les mêmes vents et les mêmes bourrasques » qui règnent sur son âme !

Le coryphée : Eh bien vous verrez à quel point c’est injuste !

Le professeur : (étonné) ...Injuste ?

Le coryphée : Injuste ! Oui, injuste ! Et ce n’est pas là la seule injustice de l’histoire telle que les gens la racontent. Hémon ! Tout le monde le néglige. Tout le monde l’oublie, toujours ! C’est pourtant ensemble qu’ils ont souffert. Tous les deux ! Jusqu’au bout ! Ensemble ! Le professeur : Mais j’ai toujours lu qu’Antigone, … D’ailleurs Sophocle…

Le coryphée : C’est vrai !... Et… Je lui en ai fait le reproche !

Le professeur : (stupéfait) A qui ? A Sophocle ! Et… que vous a-t-il… répondu ?

Le coryphée : Rien. Il m’a écouté, l’air absent. Il savait parfaitement qu’ils s’aimaient. Mais ce n’est pas ça qui l’intéressait. Il a ajouté quelques lignes à son texte… mais, comme ça… pour me faire plaisir !

Le professeur : (désorienté) ... Pour vous faire plaisir !! (se reprenant, au public) Mais… nous vous devons plus de détails. Tout cela est tellement important ! Je vais donc laisser la parole au coryphée qui connaît les personnages et l’histoire mieux que personne. (s’adressant au coryphée) Coryphée ! Dites-nous ! Où en sommes-nous ? En quel endroit exact du mythe ?

Le coryphée : (s’avançant) Au moment où nous en sommes, Œdipe est probablement mort. Certains disent qu’il erre comme un mendiant sur les routes du pays mais, dans notre histoire, on le tient pour mort. Son drame, vous l’avez dit, a commencé quand il s’est persuadé que le vieil oracle qui le concernait,- auquel, d’ailleurs, il croyait avoir échappé,- s’était réalisé ; que l’inconnu qu’il avait tué dans sa jeunesse au cours d’une bagarre, était Laïos, le roi de Thèbes, son père, et que Jocaste, la veuve de Laïos qu’il avait ensuite épousée, était sa mère.

Le professeur : J’ai toujours trouvé ça étonnant. Il ne s’était jamais douté de rien ?

Le coryphée : De rien ! Il ignorait la vérité de ses origines. Il se croyait fils des souverains de Corinthe qui l’avaient trouvé tout bébé dans la forêt où ses vrais parents, pour déjouer la prophétie, l’avaient abandonné, pendu à une branche par les chevilles.- Un fait qui lui avait valu des cicatrices et avec elles son nom d’« Œdipe » qui veut dire « Pieds enflés », et les surnoms de « Pieds Percés » et de « Boiteux » ! Mais, écoutez !

Œdipe est en voyage. A un carrefour, il se heurte à un homme qui lui ordonne de s’écarter. Œdipe, jeune prince élevé dans un palais, supporte mal une telle morgue. Le ton monte. L’autre est de plus en plus arrogant. On en vient aux coups et l’homme, Laïos,- mais il n’avait pas pris la peine de se présenter,- s’écroule. Mort ! Œdipe poursuit sa route. En traversant les collines qui dominent Thèbes, il rencontre le Sphinx,- la Sphinge comme on dit parfois,- un être fabuleux à tête de femme qui depuis des années séduisait puis tuait les jeunes gens de la ville... Il réussit à débarrasser le pays du fléau. Il entre en héros dans Thèbes et en épouse la reine, Jocaste, veuve de Laïos… sa propre mère. Le temps passe. Des années heureuses, tant pour la cité que pour Œdipe et Jocaste. Quatre adorables enfants naissent de leur union, deux garçons et deux filles ; un bonheur qui dure jusqu’à ce que survienne à Thèbes une terrible peste qui se trouve rapidement une compagne, la famine. Conséquences ; une hécatombe, puis les émeutes du désespoir que le ministre d’Œdipe, son beau-frère Créon - une tête politique, énergique et réaliste - se fait un devoir de réprimer dans le sang. Pendant ce temps, Œdipe, lui, se dit qu’il doit y avoir dans la ville un homme coupable de crimes affreux et que les calamités envoyées par les dieux cesseraient si on le découvrait et qu’on le punissait. Grâce à divers indices, et en particulier aux cicatrices qu’il avait aux chevilles, Œdipe finit par se convaincre que celui qu’il fallait punir, c’était lui-même, au double chef de parricide et d’inceste !

Le professeur : Intéressant ! (aparté, s’adressant au public) Vous remarquerez que cette histoire est peut-être la seule intrigue policière au monde où le détective et le meurtrier sont une seule et même personne...

Le coryphée : Vous connaissez la fin. Jocaste se pend. Œdipe se crève les yeux et disparaît. Ce sont ses fils Etéocle et Polynice qui lui succèdent. Ils sont censés exercer la royauté à tour de rôle ; un an chacun. Royauté parfaitement illusoire, car l’homme fort de Thèbes, c’est leur oncle, Créon, le frère de Jocaste, sorte de régent qui déjà sous Œdipe, on l’a vu, jouait un rôle de premier plan. Enfin… tout ça, c’est ce qu’on dit, c’est l’histoire officielle… Mais taisons-nous car voici les servantes d’Antigone ; Lémonie et la petite Kukla. Elles viennent apprêter cette cour retirée du palais pour une réunion, apparemment secrète... Antigone ne doit pas être loin...

Le professeur : (Emu) C’est maintenant ?

Le coryphée : Maintenant ?

Le professeur : (Emu) Oui ! Les trois coups ! Pour marquer le début du drame !

Le coryphée : Si vous voulez !
(le professeur, cérémonieusement, frappe les trois coups)

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Hémon & Antigone © Nicolas Wapler 2012