Drame en 14 épisodes

Nicolas Wapler - 2012

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XIV - Epilogue

(?)

Anéanti, Créon se défend pourtant encore. Tout ce qu’il a fait, dit-il, c’était pour le bien de la cité. Les témoins lui font remarquer qu’en méprisant les exigences de la justice, loin de sauver sa patrie, il a tout gâché, tout perdu. Désespéré, décontenancé, il quitte la scène.

Créon, le garde et les témoins

Le garde : (désespéré, s’approchant familièrement de Créon comme quelqu’un qui veut comprendre l’incompréhensible) Créon ! Dis-moi ! Dis-moi ! Je t’en supplie ! Dis-moi ! Pourquoi ?

Créon : (comme étonné par la question) Pourquoi quoi ?

Le garde : Mais cet aveuglement, cette acharnement dans le mal !

Créon : (protestant de nouveau) Quel mal ? C’est le bien que j’ai voulu ! Pas ça ! Et ne te moque pas de l'homme, du père, du mari...

Le garde : (ironique mais sur le ton du désespoir) ... de l’oncle !

Le professeur : Tu as fait le vide autour de toi.

Créon : Mais c’est injuste ! J’ai tout fait pour mettre fin à cette ère de troubles qui durait depuis des générations, pour refaire de Thèbes une cité normale, une cité puissante où il fait bon vivre. Un héritage solide pour mon fils ! Ah si seulement il m’avait écouté ! Vous comprenez ça, vous ? Vous trouvez ça logique ? Un royaume ! Je lui offrais un royaume ! Un destin magnifique ! Eh bien non ! Il n’en a pas voulu. Tout ça pour cette…cette…

Le garde : Pour son amour !

Créon : Et puis réfléchissez, vous tous qui me condamnez ! C’était bien toutes ces histoires ? Ces oracles monstrueux, ce destin, ces suicides, ces pestes, ces famines, ces émeutes, ces guerres ?

Le garde : (ironique) ... ces meurtres !

Créon : ... (comme corrigeant) ... ces morts ? C’était bien ? Il fallait bien arrêter tout ça ! C’est ce que je voulais ! Et c’est quand même moi qui savais le mieux ce qu’il fallait faire et comment ! (ton de qui profère des évidences). Normalement, quand on réfléchit, quand on pense à tout, quand on prend toutes les précautions, quand on fait les choses méthodiquement, avec détermination et sans hésiter... Normalement ... ça marche !

Le professeur : Pas toujours !

Créon : Pas toujours. En effet. Ça ne marche pas quand on fait une erreur. J’ai sûrement fait une erreur quelque part... J’ai dû oublier quelque chose. (ton tourmenté) Mais quoi ? Quoi ?

Le coryphée : Tu as oublié les lois de Diké !

Le professeur : (comme continuant la pensée du coryphée)... La Justice !
(pause puis avec force)
Mais tu as aussi oublié l’amitié, l'innocence, la gaieté, l’insouciance, la spontanéité, l’indulgence, la gentillesse, la fidélité, la générosité, la confiance, le pardon, la pitié, la tendresse, la douceur, l'amour, la compassion, la bonté, la piété ! Tout ça, tu as craché dessus, tu l’as méprisé, piétiné, en condamnant Antigone.

Créon : Antigone ? Ce serait ça mon erreur ? Mais, le bien de la cité ? Sa survie ? Sa sécurité ? Son bonheur ? Alors, ça compte pour rien ?

Le professeur : Ça compte peut-être, mais c’est raté ! Ta cité, elle n’existe plus ! Thèbes est désormais maudite !

Le garde : Tu as tout gâché !

Créon : (qui, on le comprend à ses gestes et à sa voix, s’effondre entièrement) J’ai tout perdu. Tuez-moi !

Le professeur :
Tu sais, tuer les gens, ce n’est pas vraiment notre spécialité. Et puis, personne ne gagnerait rien à ta mort. Il est bon, même, que tu vives, et qu’on te voie un peu partout, et pendant longtemps encore... face à Hémon ton fils, et face à la petite Antigone… mais non, mais non… face à L’IMMENSE ANTIGONE. Intermède musical Pendant un long moment, Créon regarde ses interlocuteurs, ne sachant ni que dire ni que faire.

Le garde : (à Créon, sans hostilité, presque à mi-voix) Tu peux t’en aller maintenant ! Tout est dit ! Pars ! Va-t-en !


Créon, indécis, anéanti, sort à pas lents.
Les témoins et le garde restent sur la scène, immobiles.

 

---- FIN ----

 

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Hémon & Antigone © Nicolas Wapler 2012