Drame en 14 épisodes

Nicolas Wapler - 2012

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V - La nuit

(?)

Epuisée, Antigone s’endort. Les deux témoins la plaignent. Se souvenant d’un chœur de Sophocle, ils méditent sur la méchanceté humaine, qu’Antigone, pensent-ils, craint plus qu’elle ne craint le destin auquel, généralement, on attribue les malheurs de sa famille. Réveillée au petit matin, pleine d’appréhension, elle quitte précipitamment la scène. Il lui faut apprendre ce qui s’est passé. On la sent prête à faire face.

Pendant que la mélodie se fait entendre, Antigone, restée seule, comme épuisée, s’assied sur une sorte de tapis ou coussin dans une position lui permettant de s’assoupir. Les deux témoins, de l’ombre où ils sont retirés, attendent en silence la fin de la mélodie. Ils prennent alors la parole.

Le professeur : La voilà seule. Cette réunion, commencée dans la joie des retrouvailles, a fini dans l’angoisse. Elle l’a laissée épuisée ; la conscience qu’elle a des dangers de la nuit !

Le coryphée : Oui ! Une conscience plus aiguë que celle de ses frères dont l’esprit est entièrement occupé par l’action. ... Elle a plus de recul. Elle a réfléchi plus qu’eux sur les souffrances qui ont frappé sa famille, et en particulier son père dont elle était très proche. Et puis elle sait que tous ces malheurs, ces terribles malheurs ne sont pas seulement, comme on le dit souvent, l’œuvre du destin, mais aussi de la bien plus inquiétante méchanceté des hommes.
Et pour elle, la méchanceté des hommes, ce n’est pas comme pour beaucoup d’entre nous, une idée parmi d’autre, intéressante à discuter. C’est une blessure ouverte. C’est pour ça qu’elle a peur.
(Les deux témoins regagnent leur place. Après quelques accords du musicien le coryphée comme impatient se lève.)

Le coryphée : (Ton et attitude d’impatience angoissée) Cette attente !
Longue pause. Le coryphée regagne la scène et s’apprête alors à sortir

Le professeur : (surpris) Vous sortez ?

Le coryphée : Oui ! Mais vous, restez auprès de la jeune fille !


Le coryphée sort par la porte de droite tandis que le professeur s’agenouille non loin de la jeune fille endormie. Il ajuste peut-être la couverture qui la couvre
Le musicien reprend la mélodie là où il l’avait laissée suffisamment longtemps pour qu’on ait l’impression d’une longue attente.
L’aube semble poindre.
Le coryphée revient alors. Il s’agenouille près du professeur.
Après une courte pause il touche son épaule.


Le coryphée : (à voix basse) Elle ouvre les yeux...

Le professeur : (comme pris d’inquiétude, se penche vers la jeune fille) Dors ma chérie, dors ! S’il te plaît. Repose-toi ! Tu es si fatiguée !

Antigone : (voix mal éveillée mais grave)
L’aube !
Bientôt !
Je
dois partir !
Je dois
savoir !

Tandis que la mélodie reprend là où elle avait été laissée, Antigone se lève et sort comme à la hâte, couvrant ses épaules d’un léger châle qui traîne par là.

 

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Hémon & Antigone © Nicolas Wapler 2012